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Des nouvelles des gens qui attendent (I)
--> (ou : ce soir j'ai un peu trop bu).
Déja, il y a le patron, il est gros et puis sa moustache c'est celle d'un phoque qui aurait oublié d'être débonnaire. Bon ok, il sourit toujours, il dit qu'il aime les gens et qu'être jeune c'est dans la tête. A ce compte là faut penser qu'il a l'âge de Mathusalem. Et puis s'il est aussi gaucho qu'il le dit le limonnadier, comment ça se fait que depuis quelques semaines il y a un videur à l'entrée de son bar branché
sous prétextes d'une embrouille un soir ?
Bon ben le numéro deux évidemment c'est le videur, mais pas n'importe quel videur. Faut voir sa façon de vérifier les gens qui entrent les soirs où il a pas trop la patate, il soupçonne tout le monde. De quoi au juste on sait pas trop mais il soupçonne sec. Il pose quelques questions en caressant sa gazeuse d'un air sournois, comme s'il attendait que le pékin moyen qui veut s'envoyer une mousse à quarante balle sorte tout d'un coup des profondeurs de son emballage un manhurin modèle elephant killer.
Le reste du temps ça va, il se repose en contemplant mollement la nuit torcher les immeubles voisins, lappant parfois une canette d'une bouche morose.
Souvent au fond il y a l'étudiant solitaire. Le type qui a trouvé l'adresse du troquet dans un canard à la mode et qui a décidé juste pour un soir de se la jouer "une autre vie". Il est calé sur la moleskine des banquettes, et observe tristement tout ce beau monde qui crapahute à tout bout de champ en fumant clope sur clope. Que l'étudiant soit en groupe ne change rien, il est toujours solitaire.
Un que j'aimais bien c'est l'informaticien, jusqu'à ce qu'il soit vraiment branché sur le monde de demain via internet. Depuis qu'il est redevenu au goût du jour il est moins drôle, il met moins de défi à se présenter parce que quand il dit ce qu'il fait, le crétins alentours se mettent à l'imaginer cyberpirate alors qu'avant ils pensaient juste ingénieur coincé. Forcément il a changé, les impératifs sont plus les mêmes et il est plus obligé d'agresser aux alentours. Du coup il est devenu mou.
Quelque soit le soir, en semaine ou le week end, la vamp des zinc fait le pied de grue. Elle raccole pas, elle snobe. A se demander si cette greluche a une vie sexuelle, mais probablement que la réponse est oui. A la fermeture elle doit bouger vers des boîtes jet set et s'enfiler des concepteurs de pubs à la volée.
Il arrive qu'un mec simple que le videur aurait oublié de filtrer tente de lui offrir un verre mais c'est peine perdue, elle fait comme si elle n'avait rien entendu. En général le gus insiste alors la deuxième fois, elle lui répond qu'elle n'est pas intéressée d'un ton qui fait grincer l'amour propre tout en zyeutant le garde chiourme. La troisième fois, qui est un peu plus aggressive que les deux premières, le simplet sent deux paluches lui raboter les omoplates et rejoint prestement la rue qu'il a eu tort de quitter : le videur vient de réparer son erreur.
Bon bien entendu il y en a des tas d'autres, des futiles et superficiels qui continueront à essayer de réinventer la vie parisienne jusqu'à ce que le soleil devienne une nova, des désespérés du fin fond des verres de bière qui parlent tous seuls en fixant un point imprécis avec les sourcils et la bouche qui cherchent à atteindre moins l'infini, des penseurs profonds la caboche rayée de rides sérieuses qui cherchent à émouvoir par de tortueuses machinations leurs belles voisines, des glandeurs qui essayent simplement de se reformer des illusions et de reforger leurs bonnes intentions "allez, promis, c'est le dernier soir que je vide mon pèze en alcool", des coupeur d'arguments en morceaux par paquet de quatre qui finissent invariablement leur belles engueulades sur une histoire de cul réconciliatrice, des ivrognes tout con tout bête, qui se murgent aussi gravement que des chefs sioux, exposant leurs théories apocalyptiques et joyeuses au barman éreinté, des fêtards du samedi soir qui arrosent d'une bouteille de vin les vacances qui approchent, leur dernière augmentation, la naissance du petit dernier ou, est ce que je sais moi, l'avenir du syndicalisme français et peut-être même des passants égarés, des qui auraient juste vu de la lumière et eu envie de se frotter un peu au monde.
Ecrit par Taupe, le Dimanche 23 Novembre 2003, 23:18 dans la rubrique archéologie.