Dans le bar tout le monde parle et ricane. La fumée de clopes, intense comme chaque soir, réveille en moi le dilemne récurrent de ces dernieres semaines (1).
En face de moi Titi se pavane, fait le malin, fait l'éduqué, nous prend de haut. Ménate ne dit rien depuis plus d'une heure et en l'observant bien je m'apperçois qu'il sifflote entre ses dents une vieille chanson de Mac Orlan.
Tout un poème Ménate, ses tifs en bataille, sa gapette d'apache, son vieux perf' rapé de partout et ses tiagues guère plus vaillantes. Il a beau avoir tourné derrière les quarantes depuis un bail, on voit encore l'adolescent sous les rides et son éternel sourire rêveur. Je me demande toujours de quoi il peut vivre, à part taper les potes mais est-ce qu'on peut vraiment dire qu'il nous tape, tellement c'est un plaisir de les avoir dans le coin, lui et son eternelle insouciance. Ménate n'aime pas bosser, avant il participait à un petit casse de temps en temps, à faire le pet ou n'importe quoi pourvu qu'ce n'soit pas trop fatiguant, mais en ces temps de disettes pour les pègres, il préfère rester peinard. Et puis même si ça ne se voit pas, il se fait vieux, Ménate.
Je l'aime un peu comme un petit frère, ou un vieil amant. C't'un peu le seul qui arrive a calmer mes aigreurs et mes haines, et elles deviennent de plus en plus fréquentes.
Adel renouvelle les consos aprés un geste emphatique de Titi. Et je me lève pour aller aux gogues. Les alentours du canal ont bien changées ces derniers temps, on y croise de moins en moins de cousins et de frangines et de plus en plus de branleurs et de minettes. Je peux pas dire que ça m'agace mais quand même, quelque part, ça me titille. La rue de la grange aux belles c'était un peu le dernier carré, avec quelques coins de la Goutte d'or. Ne restera plus que la Goutte d'or, mais nous, ceux de l'est, on ne s'y sent pas à l'aise. Alors on se replie chez Adel , et de se voir repoussé toujours plus loin, forcément, ça irrite.
Je sais bien qu'en disant ça je ne fais pas totalement justice à mes sentiments, que je la joue un peu trop "France d'en bas" comme à dit le gros maquignon. Je sais bien qu'au final, les branleurs et les minettes qui traînent ici, ils sont pas si différents de nous et qu'on peut pas toujours leur en vouloir de pas avoir la vie qu'on a.
Mais j'ai quand même un poil les boules. Je ne sais pas. Un sentiment aigü d'exclusion. C'est comme quand ce gros con de Titi parle en nous laissant tomber ses citations de haut. Ca me hérisse les poils de bras, c'est plus fort que moi, l'élitisme je supporte pas. La suffisance non plus.
"Titi, tu dis que des conneries", je lache.
Silence surpris. Titi hausse un sourcil.
"Parce que c'est jamais ton cas peut-être ?"
Je réponds rien, Ménate continue a siffloter, il est passé à un trés belle chanson de Germaine Montero, je note.
"Et puis je dis des conneries si je veux, je t'oblige pas à écouter, t'façon toi tu lis jamais, ou alors ce que tout le monde lit. Mais l'underground, l'OUNE-DAIR-GROUNDEUH, tu ne sais pas ce que c'est l'underground. Le monde moderne, internet, les hackers, la trés grande beauté de l'anarchie, les..."
"Ta gueule. On s'en fout de tes conneries. T'y crois même pas toi même."
Il blêmit. Ménate boit une gorgée de ta bière. Je hausse les épaules.
"C'est vrai, ça se sent. tu crois pas à ce que tu racontes, tout ce qui t'intéresses c'est de causer et qu'on t'écoute. Mais tes conneries là, t'y crois pas.".
Titi me fixe un instant comme s'il allait me coller un pain, puis il se lève et il s'en va sans finir sa bière et sans payer les consos.
Ménate chante un peu plus fort, et un silence religieux se fait dans la salle. Je joins ma voix à la sienne, puis une autre se joint à nous, puis une autre, puis une autre, puis toute la salle. C'est presque beau.
"Pour chanter "Veni Creator
II faut une chasuble d'or.
Pour chanter "Veni Creator"
II faut une chasuble d'or.
Nous en tissons pour vous
Gens de l'Eglise,
Mais nous pauvres canuts,
n'avons pas de chemises.
C'est nous les Canuts
Nous allons tout nus.
Pour gouverner, il faut avoir
Manteau et ruban en sautoir.
Pour gouverner, il faut avoir
Manteau et ruban en sautoir.
Nous en tissons pour vous
Grands de la terre,
Mais nous pauvres canuts,
Sans draps on nous enterre.
C'est nous les Canuts
Nous allons tout nus.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Nous tisserons
Le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la révolte qui gronde.
C'est nous les Canuts
Nous n'irons plus nus
C'est nous les Canuts
Nous allons tout nus. " (2)
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(1) D'autant plus récurrent que j'ai cédé une ou deux fois déja à ses sirènes. Donne la main à ton inconscient il te l'enfonce jusqu'à la garde.
(2) Aristide Bruant : "Les canuts"
Commentaires :
Re: Re: Ne donnes jamais la main à ton inconscient!
A ce sujet si vous avez un peu de temps à perdre il Gallimard avait jadis publié en "autour du monde" sa correspondance amoureuse avec Lili Brik . C'est un pas de plus pour pénétrer dans les fêlures de l'homme.
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(1) en nuage
Bouh!
Estelle est si feignasse...elle a tout mais ne retrouve rien.
1/ "donne la main à ton inconscient il te l'enfonce jusqu'à la garde" il te l'enfonce où ? et je savais pas que la main avait une garde !
2/"Aristide Bruant" il existeçui-là ? je connaissais que Aristide Briand !
j'ai rien vu d'autre
Re:
Chère enfant,
Vous avez douze ans. Il est bon que vous gardiez encore un peu d'innocence. Pour cette raison je garderai certaine des images des mes baffouilles inexpliquées.
Subséquemment je vais néanmoins m'appliquer à vous démontrer brièvement la différence entre Aristide briant qui fut un homme d'état antérieur à Aristide Burant, lequel fut un grand chanteur compositeur de chanson réaliste et par ailleurs un ami de Toulouse Lautrec.
Voila.
Amitiés,
La Taupe
Re: Re:
non mais g 12 ans pas 3 !!!!
maintenant "aristide burant" ?!! ok je pinaille
et pk tu me vouvoie ?


Ne donnes jamais la main à ton inconscient!
Puisqu'on allume des étoîles,
c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires?
C'est que quelqu'un désire qu'elles soient?
C'est que quelqu'un dit perles ces crachats?
Et, forçant
la bourrasque à midi des poussières,
il fonce jusqu'à Dieu,
craint d'arriver trop tard,
pleure,
baise sa main noueuse,
implore -
il lui faut une étoîle ! -
jure
qu'il ne peut supporter ce martyre sans étoîles.
Ensuite,
il promène son angoisse,
il fait semblant d'être calme.
Il dit à quelqu'un :
"Maintenant, tu vas mieux, n'est-ce pas?
T'as plus peur?
Dis?"
Ecoutez !
Puisqu'on allume
les étoîles -
c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires ?
c'est qu'il est - indispensable,
que tous les soirs
au-dessus des toits
se mettre à luire seule au moins une étoîle?
(1913.trad.Elsa Triolet)