"Il est du devoir des intellectuels de ne pas se ranger du côté des bourreaux"
Albert Camus
"Si nous pensions comme eux [les indiens], la terre serait éternellement inépuisable et nous connaïtrions la paix à jamais"
John Collier
"Même si l'on admet le caractère imparfait des mythes, cela suffit à remettre en question -pour cette époque et pour la nôtre- la justification par le progrès humain de l'extermination des peuples, ainsi que les récits historiques qui ne tiennent compte que du point de vue des conquérants et des grands personnages de la civilisation occidentale".
Howard Zinn
Et voila donc les trois phrases marquantes de ma soirée d'hier. Mais peut-être ferais-je mieux de commencer par le (pseudo-)commencement : hier, j'ai enfin trouvé le livre que je cherche depuis un mois : Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours (Howard Zinn, éditions Agone). Et incidemment j'ai commencé à le boulotter immédiatement (1).
L'interêt de ce livre, outre qu'il soit remarquablement documenté, intelligent et bien écrit, c'est qu'il donne, de son propre aveu, une vision alternative de l'histoire. C'est à dire , suivant la formulation d'Howard Zinn lui même : "Ainsi, puisque le choix de certains évènements et l'importance qui leur est accordée signalent inévitablement le parti pris de l'historien, je préfère tenter de dire l'histoire de la découverte de l'Amérique du point de vue des Arawaks, l'histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d'Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l'armée de Scott, l'essor industriel à travers le regard d'une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Phillipines telles qu'en témoignent les soldats noirs de Luson, l'äge d'or par les fermiers du Sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l'impérialisme américain de l'aprés guerre par les péons d'Amérique latine, etc. Tout cela bien sûr, si tant est que quiconque - et quels que soient les efforts qu'il y consacre - puisse effectivement "voir" l'histoire en épousant le point de vue des autres.". L'interet donc, de ce livre, c'est qu'on y apprend beaucoup - que dis-je, énormément- de choses. Parce que ...effectivement l'histoire étant écrite par les vainqueurs, le point de vue des vaincus finit quasi-immanquablement par être totalement ignoré(2),ou s'il ne l'est pas, minoré ou tenu pour sacrifiable devant l'autel du -euhh- progrés (3). Croies-moi, si je me suis arrêté à la fin du premier chapitre (consacré, donc à Colomb, à l'extermination des Arawaks et à la découverte de l'Amérique) hier soir, ce n'est pas que le livre était ennuyeux (4), c'est qu'il me fallait un peu de temps pour digérer la masse d'atrocités et d'horreurs contenues dans les premières pages. Aprés avoir lu ça on a du mal à comprendre que -comme le rappelle Monsieur Zinn- les américains fêtent toujours le Columbus days.
Bref, je vais pas te la faire trop longue non plus, mais si t'as envie de lire quelque chose d'interessant ET d'intelligent (5), lis du Howard Zinn.
Bon. L'autre truc, comme je le disais, c'est que du coup hier soir, j'ai appris pleins de trucs déprimants (6), entre autre que les indiens iroquois (7) vivaient dans sorte de société idéale : Ils cultivaient la terre en commun et personne ne la possédait. La chasse se faisait en groupe et les prises étaient partagées,. La notion de propriété privée des terres et des habitations était totalement étrangère aux iroquois. Un père jésuite à rapporté en 1650 : " Nul besoin d'hospices chez eux car ils ne connaissent pas plus la mendicité que la pauvreté (...)". Les femmes jouaient un rôle important et avaient un statut respecté dans la société iroquoise. - donc : égalité des sexes, parité, partage des taches et des reponsabilités- Le lignage s'organisait autour des membres féminins (8) dont les maris venaient rejoindre la famille. Et en ce qui concerne l'éducation des enfants : "On enseignait aux enfants iroquois aussi bien l'héritage culturel de leur peuple et la nécessaire solidarité entre tribus que le devoir de ne pas plier devant un quelconque abus d'autorité. On leur enseignait aussi l'égalité des statuts et le partage des possessions. Les iroquois ne punissaient jamais cruellement leurs enfants (...)".
Et pour en terminer, ce n'est pas clairmeent écrit mais c'est en filigrane : je suis bien persuadé que les iroquois n'avaient que trés peu de tabous stupides en matiére de sexe. Ils n'étaient en tout cas pas du genre à penser que ce qui fait du bien est immoral ou reservé à une élite. Quant à la discrimination raciale, si ils avaient connus ce concept, auraient ils reçus les premiers colons à bras ouverts ?
Enfer et damnation. J'avais promis de la faire courte. bon je finis rapidement : donc j'ai lu ça et pleuré. Pleuré parce que Zinns explique trés clairement ce qui s'est passé ensuite et que tu connais certainement : les valeurs des iroquois n'étant pas celle des premiers colons, ceux -ci les ont exterminés. En d'autre termes mes ancêtres, ou ceux de quelque un d'autre, mais des types issus de la même culture que moi (9) ont détruit ce que je considère comme la société idéale. Ou ce qui s'en approche le plus.
Autant pour les imbéciles qui croient que l'homme est mauvais "naturellement"(10), nous sommes peu ou prou le produit de notre éducation, j'en suis intimement convaincu. Mais nous sommes aussi les jouets, les enfants soumis à une culture qui fut façonnée par les multiples classes dominantes. Et donc a une culture qui glorifie la propriété. La consommation. La puissance. La compétition. C'est décourageant. C'est décourageant aussi de lire aussi régulièrement des gens écrire "Je n'aime pas les gens". D'entendre des gens dire : "Je ne comprends pas les gens" (11) C'est décourageant et même rageant d'être sans cesse confronté à des simplifications absurdes, à des généralisations douteuses, ou tout simplement à une sorte de mépris déguisé et glorifié par l'ego.
Si tu n'aimes pas les gens pour ce qu'ils ont fait de ce monde qui est aussi - rappelons le- ton monde, prouve moi que tu t'insurges chaque jour et d'une façon totale et sans concession contre cet état de fait. Prouve moi que tu cherches constamment à améliorer ce monde. que tu te bats pour ça. Ou alors ne va pas mépriser ton semblable sans le connaître, sans avoir vécu ce qu'il a vécu et que tu ne connais pas, et essaye quand même de changer les choses, un peu, tranquillement, dans ton coin, ou beaucoup si c'est dans ton caractère.(12)
La résignation c'est aussi gonflant.
(1) C'est à dire dans le métro, écrasé contre les strapontins, en repoussant hargneusement le minet enfashionné qui se dandinait devant moi et j'aime autant te dire qu'il avait pas interêt à moufter, le Howard Zinn c'est un sacré pavé et je me défends remarquablement bien au Bouquin-jitsu.
(2)Et celui de ceux qui ont aidé les vainqueurs à vaincre sans toutefois que ça change quoi que ce soit pour eux ( les paysans et le bas peuple enrôlés de force dans des guerres dont ils n'ont que faire par exemple ).
(3) Hum.
(4) Au contraire.
(5) Non non ce n'est pas toujours la même chose. Enfin pour moi. Mea Culpa.
(6) 'Fin bon, tout dépend si on se place dans une optique optimiste ou pessimiste. Quoi que. Enfin bon tu vas comprendre.
(7) Pas tous, hein ? Seulement les indiens appartenant à la confédération iroquoise, endin c'est les seuls dont parle Zinns. confédération iroquoise qui comprenait donc : Les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas, et les Senecas.
(8) Ce qui est évidemment plus logique. A l'époque on n'avait aucun moyen d'être certain du père.
(9) Culture qui ne justifiait absolument pas cet impérialisme, évidemment, comme le souligne Zinns : les deux société était sensiblement dévelloppées toutes les deux, si ce n'est que la culture indienne ne connaissait pas l'écriture. Quand je lis ça je me dis que j'aurais volontier échangé ma bibliothèque (qui est considérable compte tenu du fait que je suis un lecteur compulsif) contre le fait d'être colonisé par des iroquois.
(10) Autant pour ceux qui croient que l'Homme est bon.
(11) Phrase à laquelle, invariablement, je suis tenté de répondre : "tu es un gens, pourtant".
(12) Voila : tu m'as catalogué ? Je suis un libertaire, idéaliste, romantique. Et en guerre contre le mépris.
Commentaires :
Ah enfin!
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Magnifique post.
Re: Magnifique post.
Alors donc : "Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours" de Howard Zinn traduit de l'anglais par Fréderic Cotton. Editions Agone.
J'ai dégotté ça à la Fnac de la Défense mais c'était manifestement leur seul exemplaire ( quoi que, en fouillant bien). Ca doit être trouvable dans un Gibert, ou commandable.
Re: Libertaire idéaliste romantique
Bon, on se la monte quand cette société iroquoise ?
Citation de Camus
où as-tu trouvé la citation de Camus ? Peux-tu me répondre (stastny0@etu.unige.ch) ?
Merci
Martin
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Civilisation
J'ai été, moi aussi, touché par l'histoire des Indiens. Il reste encore quelques tribus qui témoignent de leur sagesse ancienne (Hopis. Tahumaras ?orthographe ?)
On sait ce que pensait Valéry des civilisations.....Le destin des Indiens d'Amérique du Nord, par exemple, montre à l'envi que c'est la civilisation la plus puissante sur le plan militaire qui triomphe dans tous les cas. Les bons sentiments c'est de la blague, c'est la langue parlée par les vainqueurs après coup ou bien celle que l'on utilise lorsque l'on veut galvaniser ou entraîner les foules.
Mais je n'ai rien à te prouver (sourire). Bon. Si tu visites mon blog, tu comprendras mieux mon point de vue.


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Je n'aime pas les gens (y compris moi-même)
Je ne comprends pas les gens (y compris moi-même)